Les Fleurs du Mal T.1 : Initiation à la perversion!

Les Fleurs du Mal

Les Fleurs du Mal – T.1 Aku no Hana © Shuzo OSHIMI / Kodansha Ltd.

Il y a deux ans, on pouvait découvrir Shûzô Ôshimi avec le très troublant Dans l’intimité de Marie aux éditions Akata. Un titre que j’apprécie particulièrement et qui me laissait espérer qu’on découvrirait prochainement dans notre contrée Les Fleurs du Mal (Aku no Hana en VO). Sauf que l’éditeur m’avait contredite en disant qu’il n’était pas envisagé pour eux de publier ce titre. De ce fait, je m’étais demandé s’il était trop osé pour qu’un éditeur le publie… Mais il s’est avéré que non puisque ce sont les éditions Ki-Oon qui ont eu l’honneur d’annoncer sa licence. Une nouvelle accueillie avec beaucoup d’enthousiasme tant j’aime la complexité de ce titre.

Résumé :

Une ville de province banale, un collège banal, un quotidien banal. Takao, élève moyen et timide, se sent enfermé dans ce monde étroit. Il n’a qu’une échappatoire : la lecture. Il est surtout fasciné par l’étrangeté des Fleurs du mal de Baudelaire. Ce recueil est devenu son livre de chevet, tout autant que son moyen de se différencier dans un monde gris où tout le monde se ressemble.
Il existe pourtant un élément de surprise incontrôlable dans son univers : Sawa, assise derrière lui en classe, refuse toute autorité en bloc. “Cafards !”, “Larves !” : elle ne rate pas une occasion d’exprimer sa haine et son mépris, même envers ses professeurs. Crainte de tous, elle est l’élément déviant de la classe.
Mais Takao préfère se concentrer sur la populaire Nanako. Il ne lui a jamais parlé et se contente de la regarder de loin. Alors quand il trouve abandonnés dans la salle de classe les vêtements de sport de l’objet de ses fantasmes, il ne peut s’empêcher de les ramasser… et de s’enfuir en les emportant, sur un coup de tête ! Pas de chance pour lui, Sawa l’a surpris en plein forfait… Avec un grand sourire, elle commence à le faire chanter : s’il ne veut pas qu’elle le dénonce, il doit obéir à ses ordres, même les plus fous !
Tout comme le recueil de Baudelaire en son temps, Les Fleurs du mal brise tous les tabous. Ici, la déviance n’est plus un vice, et un souffle libérateur traverse cette œuvre hors norme. Acclamée au Japon, elle a eu l’honneur d’être adaptée non seulement en série animée, mais aussi en pièce de théâtre. Après tout, qui n’a jamais rêvé de dépasser les frontières de la normalité ?

Source : Ki-Oon.

Avis :

« C’est ma muse… Mon idéal féminin! » (Takao) – Tome 1

Il faut dire que Les Fleurs du Mal a connu un vif succès au Japon. Publié dans le Shônen Magazine des éditions Kôdansha, le titre a atteint une certaine renommée qui a conduit à une adaptation en anime (mais une vraie catastrophe à mon sens… Enfin, je m’étendrais là-dessus peut-être un jour…) et même une pièce de théâtre. C’est ce titre qui a réellement révélé l’auteur même si on a découvert son autre titre avant en France.

J’ai toujours été grandement intriguée par ce manga que j’ai commencé à lire timidement au début. Puis, je l’avais laissé de côté. Lorsqu’on avait annoncé son adaptation anime, cela m’avait donné envie de m’y replonger, même si je partais avec des craintes, car le début semblait déjà annoncer quelque chose de très psychologique. Et à la lecture, on ne s’y trompe pas : on est vraiment dans quelque chose d’assez malsain et où les psychologies des personnages sont vraiment fouillées de manière presque pointilleuse parfois.

Le scénario ne part de rien : Takao, collégien introverti, est amoureux de la belle Nanako Saeki. Il se contente de l’observer de loin et entretient quelques relations d’amitié, semblant assez superficielles, avec des camarades de sa classe. Affectionnant les lectures, il se plonge très fréquemment dans cet univers de fuite. Un jour, sur un coup de tête, il vole le short de Nanako pensant n’avoir été vu de personne. Sauf que pour son malheur, l’incontrôlable Sawa Nakamura a tout vu. Et elle ne va pas manquer de lui faire remarquer faisant de sa vie jusqu’à présent ordonnée un véritable enfer. Mais est-ce tant que cela un enfer dans le fond ? Les choses vont prendre une tournure de plus en plus inattendue pour Takao.

Les Fleurs du Mal T.1

Les Fleurs du Mal T.1 Aku No Hana © Shuzo OSHIMI / Kodansha Ltd.

Honnêtement, il faut un peu s’accrocher pour comprendre le titre mais on apprécie justement le fait qu’on soit perpétuellement dans la compréhension de ce qui ne l’est peut-être. Parfois, cela part dans des considérations très surréalistes. Et il n’est pas forcément aisé de saisir le personnage de Sawa et sa manière de penser. Au départ, la jeune fille semble harceler Takao car elle croit reconnaître en lui un « pervers refoulé ». Et du coup, de manière insidieuse, elle va jouer avec ses nerfs : elle est toujours là où on ne l’attend pas, elle l’épie, elle le suit, elle joue vraiment avec lui, mais on ne sait pas toujours pourquoi elle fait tout cela.

« Là, c’est les « Fleurs du Mal » pour de vrai… » (Takao) – Tome 1

Cela contribue toutefois à instaurer un climat très sombre. Du côté de Takao, le jeune homme est assez timoré globalement. Lui n’aspire au début qu’à vivre une potentielle romance avec Nanako. Aussi, au départ, il subit énormément, il a tellement peur d’être dénoncé qu’il se plie aux volontés de la jeune fille, mais surtout, il ne veut pas passer pour un pervers. Pourtant, Sawa continue insidieusement ses perversités lui faisant commettre des choses totalement incongrues parfois. Et cela va continuer même quand le jeune homme parviendra enfin à sortir avec Nanako. Mais, à nouveau, le manga va prendre un tour inattendu. Et c’est un peu cela le mérite de ce manga : il joue sur nos attentes pour partir dans une direction qu’on ne pense pas. On peut facilement se dire que Sawa est folle mais quand on progresse dans la lecture, on en vient à se demander si finalement les autres personnages ne sont pas en reste dans ce monde de perversité.

Les Fleurs du Mal T.1

Les Fleurs du Mal T.1 Aku No Hana © Shuzo OSHIMI / Kodansha Ltd.

Alors oui, il y a des éléments tout de même déroutants voire gênants dans ce volume. En premier lieu, on pourra regretter la facilité avec laquelle Takao se laisse dominer par Sawa. J’ai souvent pensé que Takao avait plusieurs opportunités de rétablir les choses. Or, dès que Sawa dit l’avoir vu, il se laisse entraîner alors que des choix simples s’offrent à lui dans le fond. En cela, je trouve que c’est peut-être une des pistes qu’explore le mangaka pour appréhender son personnage : si Takao n’a rien dit, peut-être qu’il y a quelque chose là-dessous qu’il ne s’avoue pas non plus ? Par ailleurs, cela peut aussi être le reflet de la faiblesse du personnage : inadapté à son environnement globalement, mal à l’aise, n’agissant pas toujours lui-même de façon « normale » (si tant est qu’on puisse réellement mettre un mot sur la définition de la normalité dans le fond…) si bien qu’il n’arrive pas à raisonner pour se demander comment il peut s’en tirer sans heurts. En fait, très vite, on sent chez Takao cette position de dominé et on comprend pourquoi Sawa fait partie des dominants.

« Tu es un gros pervers, Takao!! Admets-le!! » (Sawa) – Tome 1

Le plus étrange dans tout cela, c’est qu’une relation tordue et étrange va finalement finir par s’installer entre Sawa et Takao. Pour l’instant, on n’en est qu’aux prémices (mais je vous assure que c’est de plus en plus glauque par la suite) : en effet, on voit juste Takao faire son « rapport » à Sawa. Cette dernière ne manque pas de lui faire le récit de ses histoires toujours aussi ubuesques ou de le pousser à faire des actes qui ne font que renforcer la dimension malsaine que l’on pressentait bien dans le titre : enfiler la tenue volée de Nanako par exemple. Tout chez Sawa cherche à insuffler chez Takao tout ce qui est transgressif. Elle s’en fiche de le mettre mal à l’aise, de l’humilier voire de le brimer, ce qu’elle souhaite, c’est que le personnage se mette à nu et révèle qui il est réellement. Mais cette envie affirmée suscite également des interrogations chez le lecteur : pourquoi Sawa semble autant s’intéresser à lui là où elle dit des autres qu’ils sont des « bouffeurs de merde » ?

En somme, on a toujours l’impression de partir dans un délire où Sawa considère les gens comme des cafards et où sa logique est totalement illogique. On ne sait pas trop où elle veut nous conduire. Mais le plus intrigant, c’est que par la suite, Takao est entraîné dans le délire de Sawa, ce qui augure bien des choses…

« Je vais arracher le masque derrière lequel tu te caches et te mettre à nu! » (Sawa) – Tome 1

Quant à l’ambiance, elle se veut aussi malsaine que possible. Le glauque est très présent, il ne faut pas se leurrer. Certaines expressions des personnages concourent à accentuer cet effet. J’aime globalement ce type d’ambiance : un peu thriller. Mais parfois, je me suis sentie mal à l’aise, ne saisissant pas toujours où on voulait nous happer. Le titre possède un potentiel, c’est certain, mais il est dans une psychologie très complexe qui pourrait dérouter. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire parfois un parallèle avec School Days, parce que niveau ambiance, il y a cette même lourdeur permanente. On a l’impression que les choses pourraient déraper à tout moment.

Toutefois, il faut rappeler que l’écho au recueil Les Fleurs du Mal de Baudelaire n’est sans doute pas étranger à l’ambiance du titre. Ce livre est d’ailleurs le titre phare de Takao qui semble s’y identifier de manière presque obsessionnelle. Si vous connaissez un peu cet auteur, on sait que son livre a été sujet à la controverse à sa sortie. Il faut dire que Baudelaire n’hésite pas à aborder les tabous : spleen & idéal (pour faire référence à une de ses sections), vanité du monde humain, dégoût de son âme, exotisme et souffrance. Autant de thèmes qui ont dérouté à l’époque. Et il faut bien dire que l’on retrouve des aspects dans le titre de Shûzô Ôshimi qui rappelle lui-même que ce titre a eu une grande influence quand il était à l’école. Aussi, si on s’interroge sur cette normalité, on se dit que c’est peut-être ce que souhaite l’auteur dans le fond : briser ce que l’on croit à l’instar de Sawa qui fait fi de toutes les règles. Comme je l’ai dit, ce premier tome ouvre la voie de la perversité mais sans doute pour mieux nous interpeller et pour nous permettre de prendre du recul sur notre façon de se calquer à la norme… On ne peut pas encore totalement s’avancer dans ce tome mais nul doute que cette introduction annonce une perspective plus qu’intéressante.

Il ne faut pas oublier également que Les Fleurs du Mal ont une portée autobiographique. Les « free-talks » du mangaka et la postface permettent de mesurer les nombreuses inspirations du titre. Ces petites conversations s’avèrent intéressantes pour notamment mieux aborder le titre. Ne manquez donc pas de les lire.

Graphiquement, le trait de l’auteur se veut très expressif. Il a tendance à accentuer ceux-ci (les yeux de Sawa en sont un bel exemple…). Le tout révèle un travail assez précis, mais qui peut avoir des moments de flottement. C’est sans doute pour cette raison qu’on peut se sentir rebuté. Les traits pourront paraître trop figés pour certains. Néanmoins, le découpage est très efficace et je crois qu’il concourt à l’ambiance lourde. Les décors s’inspirant de la ville de l’auteur donnent une dimension réaliste et permettent mieux l’immersion.

Le petit « clin d’œil » (sans jeu de mots mais difficile d’y échapper) aux Fleurs du Mal intervient par la présence de cette fleur portant un œil en son sein. Une référence très astucieuse pour ceux qui apprécient l’art notamment.

L’édition de Ki-Oon se veut soigner comme à son habitude. Il y a quand même une différence avec la couverture japonaise mais cette version m’a plu. Le papier est souple et épais. L’ensemble est de qualité.

Par conséquent, ce premier volume s’avère aussi déroutant qu’intrigant. J’aime ce type d’ambiance qui nous happe sans qu’on n’arrive à réellement comprendre. Shûzô Ôshimi réussit son pari pour moi-même si on peut comprendre que tout ne soit pas si aisé à comprendre à une première lecture. A tester pour les clients du genre !

Informations :

Titre VO : 惡の華
Titre traduit : Aku no Hana
Genres : fantastique, thriller, tranche-de-vie, drame, psychologique
Nombre de tomes VF/VO : 5/11 (En cours/terminé)
Auteur : Ôshimi Shûzô
Édition VF : Ki-Oon
Prix : 6,60€

Lire un extrait : Les Fleurs du Mal T.1

 

2 réflexions sur “Les Fleurs du Mal T.1 : Initiation à la perversion!

    • heyden17 dit :

      Tu dois te faire une mauvaise idée de mon avis car il n’est pas du tout négatif. Bien au contraire. Pour ma part, c’est une ambiance qui me plaît et mettre cela en lien avec le recueil poétique Les Fleurs du Mal est très bien trouvé. Le manga cherche à véhiculer les tourments des personnages et la référence au recueil n’est jamais anodine. En outre, il faut lire la suite pour comprendre l’essence du titre (à partir du tome 7, il y a une direction très intéressante) mais je ne peux pas trop en dire et spoiler 😉

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